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samedi 26 octobre 2013

Des pépites trop peu connues: Deep End de Jerzy Skolimoski



Lors de sa sortie en 1970, Deep End conquit à la fois le public et les critiques de cinéma pour ensuite devenir un film culte relativement confidentiel. En 2011, une restauration du film permet sa rediffusion dans les salles obscures françaises: une façon pour de nombreuses personnes de découvrir cette oeuvre atypique d'un réalisateur polonais, Jerzy Skolimoski, obligé de fuir à Londres à la fin des années 1960 afin d'échapper à la censure communiste.

 
Education sentimentale

L'histoire se déroule à Londres durant les années 60, période phare nommée Swinging London. Mike (John Moulder-Brown),un adolescent de 15 ans, a quitté l'école et se retrouve embauché aux bains publics d'un quartier défavorisé. Débute alors un quasi huis clos: on ne quitte que très rarement cet établissement défraîchi et plutôt glauque.

 Deep End pourrait être qualifié de film d'apprentissage. En effet c'est lors de sa toute première journée de travail que Mike rencontre Susan (Jane Asher), sa collègue dont il tombera peu à peu amoureux. Plus âgée que lui, libérée et extravertie, Susan propose ses charmes aux clients masculins des bains pour augmenter sa paye. Se chargeant de l'éducation sentimentale de Mike, adolescent gauche et inexpérimenté, elle finira par l'entraîner dans un jeu malsain en manipulant ses sentiments. 
Un décalage se crée entre les désirs de Mike et ceux de Susan qui fréquente déjà deux hommes plus mûrs: un fiancé et un amant, personnages antipathiques qui éveilleront la jalousie de Mike. Le jeune homme, qui s'immisce de plus en plus dans sa vie, devient encombrant pour Susan.



  Deep end reprend ainsi des thématiques pouvant sembler éculées: la découverte adolescente du sentiment amoureux, ici de l'amour à sens unique et de la frustration qu'il engendre. Cela n'en fait pas pour autant un teen movie comme les autres. Le film s'inscrit dans un contexte bien précis: le Londres des années 60, de la libération sexuelle et de la british invasion musicale... Susan est l'archétype de cette jeunesse en quête de liberté: elle est insouciante et survoltée. Mike, avec son visage d'ange, incarne quant à lui le personnage naïf, s'initiant au monde parfois décevant et malsain des adultes. Le film porte cependant une vision très sombre sur cette époque où les nombreux changements sociaux ne rendent pas les individus plus heureux et n'ont pas totalement fait évoluer une société anglaise encore profondément conservatrice.

Huis clos aquatique et Swinging London démythifié

  Deep end est un film atypique en grande partie grâce au lieu central où se déroule l'histoire: les locaux des bains publics où travaillent les deux personnages principaux. Ces lieux (les couloirs, la salle réservée au personnel et bien sûr la piscine) deviennent très vite familiers au spectateur et participent à la création d'une atmosphère tantôt oppressante, tantôt légère voire comique. 
  La piscine est un lieu qui revient à l'écran de manière récurrente et pourrait être la métaphore de l'amour fantasmé, représentant une sorte d'échappatoire pour Mike. Ce dernier y plonge à plusieurs reprises, suivant une sorte de cérémonial pour tenter d'extérioriser sa passion dévorante et de concrétiser ses désirs envers Susan: on pourrait presque parler de catharsis. Skolimoski insiste alors sur l'idée de fantasme: Mike ne serait-il pas tombé amoureux d'une représentation idéalisée de Susan plutôt que de la jeune fille en elle-même? La piscine forme un leitmotiv qui fait écho à des sentiments et souvenirs enfouis en chacun de nous, d'où la beauté de ces scènes aquatiques.





  L'établissement des bains semble créer un univers hostile où Mike paraît à la fois perdu et piégé. Il est confronté aux manipulations de Susan et au dégoût qu'inspirent les différents clients (en particulier les personnages féminins). Un quasi huis clos s'installe, d'où une ambiance relativement étouffante par moments. Mike est confronté à des personnages tous plus antipathiques les uns que les autres (les clientes, la guichetière, l'ex-petite amie...) et l'on comprend son fort attachement à Susan, qui semble être la seule personne à s'intéresser réellement à lui de prime abord.

  On pense enfin respirer lorsque que l'action se déroule en dehors de ce lieu clos. C'est en partie le cas: Mike découvre la vie nocturne londonienne, les boîtes de nuit, l'effervescence caractéristique de cette époque. Cependant, il s'immerge encore plus dans le monde adulte que Skolimoski décrit de manière relativement cynique. Le réalisateur nous montre une ville relativement peu accueillante par certains aspects, où l'obsession pour le sexe est omniprésente. Les gens sortent, font la fête comme pour oublier leur quotidien morne: un Swinging London désincarné, désenchanté et de ce fait totalement démythifié. Encore une fois, Mike semble relativement perdu: il effectue un voyage initiatique semé d'embûches, toujours à la recherche de l'unique objet de ses désirs, se laissant porter par les évènements et la musique du groupe CAN en fond sonore...



 Tragique et comique

   Deep end est à la fois un film foncièrement tragique de par son histoire, son ambiance et la trajectoire de ses personnages. Skolimoski nous parle de situations vécues par tout le monde: le désespoir amoureux, l'acharnement vain... En cela, Deep end est profondément bouleversant car il décrit parfaitement l'état d'esprit adolescent.

  Cependant, le film est parsemé de petits moments remplis de second degré et de légèreté, ce qui accentue d'autant plus sa singularité. Le comique passe à travers les gestes (le côté maladroit de Mike par exemple) et l'aspect extrêmement caricatural de certains personnages (les clients des bains, l'amant de Susan...). Le personnage de Susan fait preuve lui aussi d'une sorte d'humour pince-sans-rire. Ce mélange des genres fait de Deep End un teen movie différent et parfois assez déroutant pour le spectateur. Il exprime au final assez bien les sentiments et états d'esprit ambivalents que l'on peut ressentir à l'adolescence...
  La bande originale du film, avec le titre "But i'm might die tonight" de Cat Stevens représente bien cela: l'idée de fougue et de volonté inébranlable propre au personnage de Mike ainsi que la noirceur d'une société anglaise désenchantée et de l'amour insatisfait.







samedi 15 juin 2013

Des pépites trop peu connues: L'île nue de Kaneto Shindô



  L'histoire narrée par Kaneto Shindô dans L'île nue (1960) peut être résumée en deux phrases: au Japon, un couple et ses deux enfants vivent sur une île au sol aride qu'ils essayent tant bien que mal de cultiver. Un quotidien rude mais ponctué de quelques moments heureux qui se répète au fil des saisons jusqu'à ce que l'un des deux enfants tombe malade ... Un film considéré désormais comme un classique du cinéma japonais.

  L'île nue est à la fois un film dépouillé, d'une réelle simplicité de par son scénario, ses plans, l'absence de dialogues mais pourtant incroyablement profond. L'esthétique du film est saisissante. L'image en noir et blanc est d'une beauté pure, les jeux de lumière très présents via le soleil qui représente à la fois la chaleur extrême, l'aridité et donc l'effort des deux paysans mais aussi l'apaisement au moment crépuscule et du couché de soleil qui se dessine à l'horizon lors des derniers trajets de barque.
 Certains plans sont répétés tout au long du film: les longs trajets en barque pour aller chercher l'eau douce, si précieuse; l'ascension pénible de l'île; l'irrigation des maigres plantations avec l'eau qui disparaît aussitôt versée sur le sol, absorbée par cette terre inhospitalière. Des répétitions qui viennent illustrer un quotidien fait de labeur et d'efforts qui peuvent nous sembler vains. La façon dont Shindô filme ses personnages, leurs visages, est aussi remarquable.



  L'esthétique du film doit encore plus à son univers sonore. Aucune parole. Le bruit de la mer, de la barque qui glisse sur l'eau. Des souffles, des pleurs, des cris à quelques moments clés du film. Ce quasi-silence est suffisant pour transmettre de réelles émotions au spectateur. Kaneto Shindô arrive à nous faire sourire, pleurer et cela grâce à des silences, de simples regards ou autres expressions physiques. La joie qui s'exprime sur les visages des deux enfants qui ont réussi à pêcher un poisson nous fait esquisser un sourire. La gifle du mari à sa femme ayant trébuché et renversé de l'eau suffit à nous faire frémir. La maladie d'un des deux fils, l'éphémère révolte de la mère contre cette terre ingrate et cette vie difficile nous font pleurer. Un jeu d'acteur porteur d'une vérité, d'une sincérité, d'une pureté sans faille.

  Sans oublier la musique d'Hikaru Hayashi sans laquelle le film ne serait certainement pas le même. Une musique lancinante, composée de nuances et de variations s'articulant autour d'un même thème répété. Peu marquante lors de la première écoute, elle acquiert au fil du film une place centrale, elle semble de plus en plus belle et de plus en plus émouvante. Elle apparaît, disparaît, réapparaît de scènes en scènes, formant une éternelle boucle, tels les aller-retours de la barque entre l'île nue et la terre ferme.



  Le film est aussi le reflet intéressant de la société japonaise des années 1950. Le contraste est saisissant entre le mode de vie de cette famille recluse sur son île et la vie sur le continent. Cela ne fait que renforcer le sentiment d'obstination, d'acharnement (vain, peut être?) ou encore de résignation de ces protagonistes. Une attente se forme tout au long du film: ces gens vont-ils se décider à briser leur destin et le sentiment de fatalité qui pèse sur leur quotidien? Le défilement des saisons, les différentes épreuves subies par cette famille: tout cela va t-il remettre en cause leur volonté acharnée de cultiver cette terre?

  Beaucoup de metteurs en scène actuels devraient s'inspirer de L'île nue: Kaneto Shindô donne une réelle leçon de ce qu'est en partie le cinéma c'est à dire le fait de raconter une histoire et d'émouvoir via à cette histoire qui évoque des faits pourtant très éloignés de notre propre quotidien. Il est très rare de croire à ce que le réalisateur nous montre, d'être happé à ce point par des sentiments qui semblent totalement vrais à l'écran. Michael Haneke affirme que l'imagination du spectateur est un facteur primordial dans le cinéma, d'où l'idée pour le réalisateur de ne pas tout montrer à l'écran, de ne pas tout expliciter par des dialogues, des flashbacks ou autres artifices cinématographiques. Le silence quasi total des personnages de L'île nue donne libre cours à l'imagination du spectateur: il n'a aucunement besoin de paroles pour comprendre les sentiments des personnages et ainsi les ressentir à son tour. Un mouvement d'empathie totale se met en place d'où la réelle beauté de L'île nue. Un film, voire une expérience à part entière, qui nous montre ce qu'il peut y avoir de plus pur dans le cinéma.




jeudi 23 juin 2011

Des pépites trop peu connues: La Rumeur



"La Rumeur" est un film américain de William Wyler sorti en 1961. Loin du succès de "Ben-Hur", "La Rumeur" est un grand oublié de la filmographie du réalisateur, malgré la présence de deux stars hollywoodiennes telles que Audrey Hepburn ("My Fair Lady", "Diamant sur canapé") et Shirley McLaine ("La Garçonnière"). Traitant de l'homosexualité féminine, un sujet encore très tabou dans la société puritaine américaine des années 60, le film fit polémique...

C'est l'histoire de Karen (Audrey Hepburn) et Martha (Shirley McLaine), deux amies très proches qui s'occupent d'un pensionnat pour jeunes filles dans une petite ville de province des Etats-Unis. Karen est fiancée à un médecin, Joe Cardin. On suit le quotidien tranquille des deux jeunes femmes jusqu'à ce que Mary, une élève insolente et menteuse, décide, pour se venger d'une punition, de lancer la rumeur que les deux professeurs ont une relation "contre-nature". Très vite, les parents retirent leur enfants de cette "diabolique" institution...

Tourné dans un noir et blanc austère qui renforce la dimension tragique du film, "La Rumeur" nous décrit le mécanisme du mensonge et les réactions que suscitait  l'homosexualité dans les années 60. On observe la progression de la relation entre Martha et Karen, qui se fissure peu à peu. Suite à cette rumeur, leurs vies personnelles et professionnelles deviennent peu à peu un enfer.
"La Rumeur" est l'un des premiers films Hollywoodiens à traiter de l'homosexualité. Certes la vision qui nous est décrite dans le film semble datée, loin de notre vision actuelle mais l'intérêt du film repose sur la façon dont le film détourne le sujet et nous montre une société puritaine enlisée dans ses préjugés et ses contradictions. Jamais durant le film n'est prononcé le mot "homosexualité", les personnages préférant employer des paraphrases explicites telles que "choses contre-nature", "de mauvaises choses" ou encore des silences lourds de sens.



Une tension et un suspens Hitchcockien sont présents tout le long du film ce qui renforce le caractère dramatique de l'histoire. La relation entre les deux personnages reste très ambiguë une bonne partie du film. Martha semble décrite comme homosexuelle, à travers regards furtifs et de la jalousie camouflée qu'elle porte envers Joe Cardin, le fiancé de Karen. Cependant, on ne sait pas si Karen partage ou non ses sentiments, ni même si elle les soupçonne chez son amie d’enfance. Vient ensuite les révélations de Martha effondrée, dégoûtée d'elle même, dans une terrible scène d'auto-flagellation, sous le regard de Karen, hostile puis apitoyée. L'une des dernières scènes du film, scellant le sort tragique de Martha, marque le spectateur en ce qui concerne son issue et sa mise en scène sobre, de simples ombres faisant prendre conscience au spectateur de l'évènement qui vient de se dérouler hors champ. Les actrices sont exceptionnelles, Audrey Hepburn incarnant la grâce et la féminité, Shirley McLaine le désespoir et la tragédie...


Un film très réussi malgré une vision datée de l'homosexualité qui fait du personnage de Martha une victime de son son orientation sexuelle. "La Rumeur" est une sorte de témoignage historique, nous montrant une intolérance ancrée dans les moeurs de la société américaine des années 60. Un thème peu commun dans le cinéma classique et encore dans le cinéma d'aujourd'hui. "La Rumeur", une pépite malheureusement un peu oubliée...

dimanche 12 juin 2011

Des pépites trop peu connues: Théâtre de sang



"Théâtre de sang" de Douglas Hickox est un film anglais sorti en 1971 totalement unique en son genre, malheureusement assez méconnu du grand public. Et pourtant ! Un humour décalé so british et un scénario abracadabrant font de ce film une véritable petite pépite du cinéma anglais. Avis aux amateurs de théâtre et de gore: "Théâtre de sang", excellente parodie du film d'horreur aux allures baroques et aux savoureuses références Shakespeariennes.

  "Théâtre de sang" raconte l'histoire de Edward Lionheart, acteur de théâtre aigri, à l'égo surdimensionné, fanatique de Shakespeare. Présumé mort suite à un faux suicide, il décide de se venger de ceux qu'il accuse d'avoir ruiné sa carrière de comédien, à savoir plusieurs journalistes, critiques de théâtre. Il élabore alors des assassinats sanglants en s'inspirant de pièces de William Shakespeare, pour le plus grand plaisir du spectateur amateur de crimes machiavéliques.

 
  Remarquablement interprété par Vincent Price, on éprouve de la sympathie pour cet homme plein de rancoeur, dégoûté par tous ces mauvais papiers de journalistes critiquant ses goûts trop classiques et son jeu peu innovant. Vincent Pice incarne parfaitement ce comédien serial-killer au regard à la fois haineux, inquiétant et au sourire sadique. A la fois attachant et effrayant, le personnage de Lionheart fascine par son côté artiste maudit, possédé par le théâtre de Shakespeare...


  La force du film tient aussi dans son aspect comique. Les scènes de meurtres, plutôt sanglantes, sont toujours accompagnées d'une ironie plaisante qui fait de "Théâtre de sang" un véritable film d'humour noir macabre. On est captivé par la folie et la mégalomanie de cet acteur voulant faire vivre le théâtre de Sheakspeare à travers ses meurtres, pour lesquels il s'inspire de diverses pièces telles que "Jules César", "Othello", "Troïlus et Cressida". Lionheart se croit alors à l'apogée de sa carrière de comédien, il vit dans la réalité le théâtre de Shakespeare qu'il chérit.  Le film donne donc une vision sanglante de l'oeuvre du dramaturge anglais: corps lacérés à coups de couteaux, tête coupée, coeur arraché et autres joyeusetés. "SAW" n'a donc rien inventé.
  Un faux film d'épouvante donc qui réjouira les amateurs de films gores vintages. Drôle, bien interprété et original, on regrette que "Théâtre de sang" ne soit pas plus renommé...